La contradiction du Parti socialiste est éclatante. Rarement les maires, de Bertrand Delanoë à Martine Aubry, de Michel Destot à Jean-Marc Ayrault ou encore de Gérard Collomb à Claude Dillain n’auront été autant loués pour leur gestion ou leur imagination. Rarement les Présidents de Conseils régionaux ou généraux de gauche, de l’Ile de France à la Bourgogne, du Nord Pas de Calais aux Bouches du Rhône, des Landes à la Picardie n’auront connus un tel engouement ou une telle adhésion de leur opinion locale.
La gauche girondine triomphe. Elle règne sans partage sur l’Hexagone et pourtant la France socialiste vient de perdre pour la troisième fois consécutive l’élection présidentielle. Battue malgré une campagne aux meetings pleins, aux urnes débordantes et au vote utile implacable.
Il y a là une contradiction qui est la base même du mal socialiste français.
Pour la première fois dans son histoire, le Parti socialiste et même la gauche toute entière ne conclut pas de sa défaite électorale qu’il soit nécessaire d’aller plus à gauche. Mieux le Parti socialiste semble saisi d’une frénésie libérale tout aussi irrépressible que son urticaire gauchisant d’antan. C’est une autre façon de ne pas penser son identité propre, son alternative à la droite.
La gauche peine à porter au niveau national son réformisme local, cette transformation de la vie au quotidien qui fait son succès.
Dès qu’il s’agit de porter au pouvoir sa pratique, elle retombe soit dans une offre politique de rupture que sa pratique quotidienne dément soit dans une adaptation sauvage à la droite niant ses propres acquis.
Gestionnaire rigoureuse, ne dépensant pas plus que ce que l’impôt lui permet. Administratrice inventive voire astucieuse pour la qualité de la vie. Dirigeant, prévoyant, voire visionnaire pour multiplier les emplois, stimuler les pôles d’activités ou de recherches. Ce savoir-faire local se dissout soit dans une rhétorique nationale aux accents désuets et aux recettes dépassées, soit dans la soupe sans contenu de la modernité médiatique.
Hier la gauche s’interrogeait avec Léon Blum ou François Mitterrand sur la conquête du pouvoir. Aujourd’hui elle hésite sur la nécessité de conquérir celui-ci.
Un étrange girondisme hante donc les travées socialistes. Une sorte de compromis historique inconscient ou le pouvoir ne vaut plus la peine d’être conquis au regard des exigences de la mondialisation.
Il n’y aurait que l’adaptation sous le vocable de l’acceptation de l’économie du marché ou la grande négation se déclinant par un contrepouvoir local ou une radicalité nationale tout autant négatrice du pouvoir.
Si la gauche butte ainsi sur l’offre politique c’est qu’elle n’a pas voulu donner sens à son aggiornamento rampant, oscillant entre rupture et adaptation et peinant à définir un socialisme nouveau dans la mondialisation.
La politique dite d’ouverture du Président de la République ne fait que conforter ce malheureux état de fait. Ce dernier peut faire son marché en fonction de l’âge ou de l’ambition puisque la gauche a cessé de penser globalement l’alternative réaliste au pouvoir.
Bref par ce temps de capitalisme mondialisé, la droite serait chargée de l’adaptation de la France alors que la gauche régnerait sur le contre pouvoir social, régional, ou urbain.
Les raisons du girondisme sont nombreuses. D’abord le produit de l’Histoire : le remord de la rupture de cette occasion manquée annoncée en 1971.
A cette époque, le congrès d’Epinay donna naissance, dans les derniers soubresauts de 1968 et des mouvements sociaux qui bouleversaient le monde, à une utopie concrète : la rupture. Un triptyque résumait ce socialisme : les nationalisations, la décentralisation, l’autogestion. Plaçant dans les mains de l’Etat l’essentiel des secteurs clés de la production, cette stratégie centralisatrice était censée orienter volontairement l’économie vers la justice, tout en reconquérant la démocratie par la décentralisation, et en élargissant le pouvoir des salariés par l’autogestion. Cette « expérience » aurait dû et même pu transformer la France trois ans plus tard à la mort de Georges Pompidou.
C’est le Parti Communiste, défavorable à l’expérience pour des raisons géopolitiques, qui en brisa l’élan dans l’entredeux tours de la présidentielle. A l’époque la France se trouvait dans le cycle de radicalité européen, tout à la fin des mouvements contre les dictatures ou des révolutions à l’ouest, le Portugal, l’Espagne, la Grèce et du balbutiement de la révolution politique à l’est. Les Etats Unis allaient subir un choc majeur avec leur défaite au Vietnam et le choc pétrolier n’avait pas eu lieu. Cet échec programmé, le PCF ne s’en remit jamais. Et le PS, de son côté, pour maîtriser la « tentation Rocard » se refusa à s’adapter.
La victoire de 1981 fut un fantastique mouvement populaire construit sur une ambiguïté.
François Mitterrand avait politiquement raison et accédait au pouvoir. Mais la situation industrielle de la France et ses marges de manœuvre économiques étaient devenues obsolètes, et le programme pensé dans les années 60 complètement pris à contre-pied. Pourtant une fièvre de transformation salutaire saisit la France, alors que les marges de manœuvre tant politiques, la fin du cycle des années 70, qu’économiques, « le mur de l’argent » pour les uns, ou, de la réalité pour les autres : déficit budgétaire, déficit extérieur, dépréciation de la monnaie par trois fois dévaluée conduisent à une politique de désinflation compétitive.
Tous les enjeux changeaient, la mondialisation s’annonçait, le choc pétrolier était la réalité. On rentrait dans ce que Castoriadis nomme « la crise des significations imaginaires sociales », que Liotard appelle « l’incrédulité à l’égard des grands récits », Habermas « la crise de la légitimation », Baudrillard « l’implosion du sens » ou Lipovetky « l’atomisation sociale ».
La gauche devait s’adapter pour durer ou mourir à court terme, les armes de la rupture à la main. Elle choisit une troisième voie, reconnaître sans l’avouer le marché… Une politique de ralentissement de la hausse des prix, le redressement de la balance commerciale, la limitation du déficit budgétaire, l’allègement des charges des entreprises dont on attendait qu’elles investissent pour provoquer la relance.
Stratège, François Mitterrand après avoir longtemps hésité, décida d’installer la gauche dans la durée et fixe à la France l’objectif de l’Europe politique.
Nous étions passés du « rupturisme » au « socialisme du réel ».
Ce mouvement ne devait plus s’arrêter. Laurent Fabius gouverne sous le drapeau de la modernisation et du rassemblement des Français. Faut-il rappeler que le Premier ministre impose aux entreprises encore nationalisées la limitation de l’intervention de l’Etat afin de « laisser librement les mécanismes du marché ». Aux présidentielles, François Mitterrand délaissa la rupture pour adopter dans sa « Lettre aux Français » « la France unie », la thématique d’une France rassemblée acceptant sereinement son destin de modernisation, François Mitterrand et la gauche proposant d’être le rempart aux excès.
Puis, Michel Rocard inaugure la politique du consensus mêlant tout à la fois politique de protection - le RMI pour les plus faibles – innovation - Université 2000 - et logique de marché, c'est-à-dire « gestion des entreprises selon la logique du marché ».
Les gouvernements d’Edith Cresson ou de Pierre Bérégovoy ne dérogent pas à cette ligne de conduite.
Quand au gouvernement Jospin, appuyé par toutes les gauches, il fut celui du retour à l’éthique et du redressement. DSK réalise les critères de Maastricht par la réduction des déficits publics, la participation de la France à la Banque Centrale Européenne, l’Euro, le redressement de la Sécurité Sociale. Plus tard le plan pluriannuel de réduction de l’impôt annoncé par Laurent Fabius en 2000, coupe l’herbe sous le pied à l’opposition pendant que le train de privatisations atteint des sommets. Franchement on peut dire beaucoup de choses sur la gauche, mais qu’elle n’ait pas pris en compte l’économie de marché est un peu court.
Henri Emmanuelli n’a pas tort lorsqu’il déclare « nous avons fait notre Bad-Godesberg le 23 mai 1983 à 11 heures du matin. Le jour où nous avons décidé d’ouvrir les frontières et de ne pas sortir du SME. Nous avons choisi une économie de marché ».
Oui mais voilà ! Cette pratique a toujours été honteuse. Elle n’a jamais glorifié ses succès. Elle les a toujours ignorés ou les a pris pour des renoncements vis-à-vis de l’acte fondateur de 1971.
Lionel Jospin s’étonne toujours que l’on refuse d’opposer les succès de la gauche au pouvoir à ceux de la droite. Il y a des succès et des erreurs dans le bilan de la gauche. Aucun gouvernement n’est celui d’un âge d’or mais les Socialistes refusent de penser leur pratique au pouvoir. Le surmoi de la rupture crée une inhibition théorique, cherchant la cohérence avec la promesse contenue dans sa fondation. Elle se refuse de penser la France telle qu’elle est et la justice telle qu’elle devrait être. Tout simplement parce que le pouvoir d’Etat conduit au renoncement qui provoque les défaites locales.
Et comme les Socialistes mais aussi le PCF, les Verts, voire les Radicaux et les Républicains ont en terme d’appareil littéralement fusionné avec les collectivités locales, l’opposition est le meilleur moyen de défendre ses positions.
Les Socialistes pratiquent la « maîtrise » dans la mondialisation mais proclament plus ou moins la rupture.
Les types de mesures préconisées procèdent toujours d’une nécessité anti capitaliste qui est identifiée au marché.
Toute tentative sérieusement réformiste est brocardée comme libérale. Aujourd’hui que le programme de gauche est minoritaire dans le pays, non que la France ait tourné à droite mais parce que l’annonce de l’efficacité de justice n’est pas au rendez-vous, alors les Socialistes se lancent dans une surenchère fascinée pour le marché, alors qu’ils devraient assumer leur gouvernance locale ou nationale pour inventer un nouveau départ.
Celui-ci doit procéder d’idées simples : le marché est une réalité qui ne peut pas tout mais sans lequel on ne peut rien.
Il ne s’agit pas de rendre les armes devant le capitalisme mais de promouvoir un modèle de développement efficace, juste et durable. Le socialisme ce n’est pas, plus, la rupture mais l’émancipation vis-à-vis de toutes les aliénations.
Il s’agit de retrouver de l’efficacité dans la justice sociale et ceci dans l’économie de marché et la mondialisation.
La fragmentation sociale ne permet plus aux Socialistes de se penser comme porteur du front de classes. Ils doivent rompre avec le classisme pour être les ingénieurs de la justice.
La démocratie implicative, l’Etat social décentralisé, la responsabilité partagée, l’égalité réelle, la conjugaison des droits individuels et collectifs. Autant de nouveaux concepts donnant une valeur propulsive au socialisme moderne où l’entreprise, la productivité, ne sont pas la racine de la société mais nécessaire à la société, bref un socialisme des libertés.
Pour autant les Socialistes ne sauraient « se subordonner » à une soi disant société adulte libérée des tensions inutiles, des errances utopiques, des illusions ou tensions anciennes. Bref, une impuissance stérile à envisager l’avenir, le fameux minima moralia annoncé par le philosophe Adorno.
Le socialisme nouveau reste un volontarisme de gauche et le volontarisme de gauche doit renouer avec sa pratique car c’est un réalisme tempéré par la justice.
Il n’y a rien, à partir de cette cohérence, à redouter du pouvoir. La refondation de la gauche ne passe ni par le girondisme oubliant l’alternative, ni dans la radicalité oublieuse de la réalité, ni dans la surenchère libérale négatrice de l’alternative de gauche.
Elle est sur la base de ses pratiques au quotidien ou au gouvernement dans l’invention d’un nouveau modèle de développement
qui fasse de l’émancipation son drapeau.




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