Jeudi 23 juin 2005
publié dans : Analyses

Texte publié dans Tribune Socialiste le 20 juin 05

L’homme qui murmurait à l’oreille de son cheval

Ils se rêvaient aigle à deux têtes. Ils nous proposent la « grande vadrouille », Louis de Funès-Sarkozy monté sur les épaules de Bourvil-de Villepin. Avec forces mimiques, Sarko tape régulièrement sur le casque du premier ministre pour qu’il le mène à bon port.

Voilà l’image grotesque que donne la France au lendemain d’un scrutin qui envoie au Président de la République un message simple, clair, massif et sans appel : dehors !

Toutes les crises, toutes les peurs, toutes les failles, toutes les blessures françaises se résument en une seule : la crise de régime.

La Vème République conçue pour affronter la décolonisation et réorienter la France vers le marché commun agonise depuis plus de 20 ans. Ce régime issu d’un coup d’état, abaisse la démocratie représentative au profit d’un monarque républicain. Cet état institutionnel n’est plus capable de répondre à une crise sociale qui nourrit la crise de régime et enflamme la crise nationale. Cette constitution que nous avons réformée est au milieu du guet, pas tout à fait présidentielle, pas du tout parlementaire. Le Président irresponsable mène une politique bien peu responsable, après voir tout promis et rien tenu. Il est l’image même d’une institution qu’il a affaiblie, affadie, racornie. La clé de voûte des institutions pèse 15% dans les sondages.

Et c’est à ce moment, à cet instant, que M. de Villepin vint. Que Chirac ait choisi, après le « non » à la constitution européenne, celui qui fut son œil chez les constituants puis le ministre de tutelle du texte est déjà tout un programme. Mais voilà, l’homme gargouille se veut surplomb de la vie française. Il s’imagine chevauchant les cheveux au vent devant un peuple de grognards, où il flâne flottant. Lamartine réalisant un 18 brumaire… Et emporté par son élan, il décrète les 100 jours…

On ne sait si la formule relève du lapsus ou de la prédication. Cette forte réminiscence napoléonienne ne dit rien qui vaillent. Entre trahison et échec voilà son époque pour le moins balisée.

De Villepin se veut napoléonien, tout du moins bonapartiste, si ce n’est gaullien.

Mais force est de constater que si le gouvernement a une apparence, M. de Villepin,  il a une réalité, le ministère de l’Intérieur.

Le premier ministre cherchait un cheval pour son royaume, le voilà monté par le Président de l’UMP. Nicolas Sarkozy, casaque police, toque présidentiable, tapote négligemment l’encolure de son premier ministre, tenant fermement le mord aux dents… Prêt à descendre quand il en a envie.

La réalité du pouvoir est là. Le ministre de l’Intérieur tient avec l’UMP, maintenant que l’UDF s’est dérobée, la réalité du pouvoir.

Celui-ci n’est pas social. Il est ordre et nation. Le discours de politique générale relève de la poudre aux yeux. Personne ne croit raisonnablement qu’en septembre le chômage sera résorbé, la France réinstallée, le social jugulé.

Par contre, l’ancien maire de Neuilly et toujours président du Conseil Général des Hauts de Seine donne le ton de ce gouvernement : « préparez mon arrivée ».

Seul un régime fort peut en finir avec le modèle français. Tel est le message de Nicolas Sarkozy. En attendant, M. de Villepin fait le boulot, le pragmatisme contre nos inerties. Mais Sarkozy se propose de le terminer, l’énergie libérale contre l’immobilisme social.

Pour ce faire, on agite les rigidités françaises, tant il est vrai qu’un modèle qui produit 10 millions de chômeurs et tout autant d’exclus et de précaires ne peut être une référence.

On oublie un peu vite que le dit système français a été sinistré par ceux là même qui veulent l’achever.

Les Français veulent, comme les peuples d’Europe, face à la mondialisation, protection, promotion, innovation. Sarkozy propose la protection des biens, la promotion des meilleurs et l’innovation par le CAC 40. C’est sa société libérale corsetée.

Il est le candidat du modèle anglo-saxon sous le drapeau de « la règle et de la nation ». Le refus de la Turquie pour rassembler les nationaux, le communautarisme pour les églises, la dérégulation pour la bourse et la sécurité pour les braves gens. Cela ne se veut pas sophistiqué, le bonapartisme ne l’a jamais été.

En attendant l’attelage gouvernemental a commencé dans le vaudeville où Cécilia jouait Joséphine et le ministère de l’Intérieur se révélait être un nouvel Rueil-Malmaison. Et il continuera entre claquements de porte, vraies fausses sorties et coquineries de toutes sortes.

Mais ne nous trompons pas, au travers de cette comédie de boulevard se joue un classique français. Un pays entre colère et amertume, un peuple entre passion et dépression, une classe politique revenue de tout et ne doutant de rien, une société fragmentée où l’intérêt général a laissé la place à la jalousie générale, un aquoibonisme rampant et un sauve-qui-peut-ma-vie flamboyant, entre peur de l’autre et espoir dans le lendemain, voilà une unité de temps bien bonapartiste. Généralement ce n’est pas l’avenir du cheval même s’il se prend pour un cavalier. C’est la cruauté d’un destin qui s’échappe, se dérobe dans les derniers pas de Chirac. L’illusion du pouvoir dans une histoire qui s’en va. Alors derrière les pauses, n’oublions jamais que de Villepin est un Bonaparte de transition, j’allais dire de balcon. Nous assistons à une simple répétition générale sans les moyens de l’action. Il abîme le pays, s’attaque aux fondamentaux, avance besogneux tout en se croyant beau… le voilà « Premier magnifique » d’une pièce où Sarkozy veut écrire l’épilogue. Pendant ce temps, Jacques Chirac fait mine de s’intéresser aux affaires du monde et rend l’Europe encore plus ingérable. Que voulez-vous, rien ne change… c’est l’Elysée.

 

Jean-Christophe CAMBADELIS

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