Cher Gaëtan,
J’ai reçu ta lettre du 26 mars. Et je me suis dis, l’affaire est d’importance puisque cette dernière est imprimée. J’ai cru un moment que ce ne fut une nouvelle candidature au poste de premier
secrétaire du Parti socialiste. Heureusement non ! Il s’agit, j’allais dire « seulement », de nous faire part de « ton » sentiment.
Noble démarche dans un parti où les sentiments sont nombreux et les envieux tout autant.
Plutôt que de faire des « messes basses » sur une communication qui mérite mieux que cela, ou de lui administrer un classement vertical. J’ai décidé de relever le gant.
Même j’appelle tous les parlementaires, élus et les militants, à faire de même.
Permets moi de te dire que tout ton texte semble respirer, une sorte de découragement latent, un dénuement résigné mais vengeur, qui aspire à être surmonter par le dépôt des armes de la
critique.
Il semble que pour toi : la démocratie est incapable de produire le redressement du Parti socialiste. Le régime des courants est la source de tous les maux. Bref ! Tout fout le camp ! Faisons
appel à un chef !
J’imagine le sursaut d’outre tombe de François Mitterrand et de Mendès France. Cet appel, à peine déguisé, à un Bonaparte, voilà qui fleure bon les années 1958 et 1962. Il faudrait qu’à Toulouse
pour la date anniversaire du congrès de 1908. Là où Jaurès plaida avec succès la réforme avant la révolution. Là où il imposa l’élargissement du nombre de courants de la SFIO. Nous fêtions dans
cette ville conquise par l’union, la mise sous boisseau du droit de s’assembler en sensibilités…
Nous aurions eu raison dans le débat contre le centralisme démocratique en 1920. Et aujourd’hui, parce que se mettre d’accord est tout à la fois âpre et fastidieux. Il faudrait renoncer à ce qui
fit notre succès. Il suffirait de s’abandonner à un centralisme plus ou moins éclairé. Renoncer à débattre, échanger, convaincre serait le plus sûr moyen de triompher. Bel hommage à Mai 1968
!
Mais au moins toi, tu mets les pieds dans le plat ! Avec un « la fièvre est haute, alors cassons le thermomètre ». Tu résumes un slogan souvent partagé. La crise du Parti socialiste se réduit
elle à une crise de leadership ? Tu n’es pas le seul à le penser. Tu vas, toi le franc-tireur, au bout d’un raisonnement qui ne te ressemble guère : vite un chef ! En proposant l’élection du 1er
secrétaire avant le débat, tu marches vers le plébiscite. Tu laisses à l’un d’entre nous, de guerre lasse, le soin de nous imposer son orientation. Tu as sûrement grande confiance en ton
champion. Pourtant tu ne vas pas jusqu’à nous donner le nom de l’impétrant. Tu as raison il faut mieux être prudent.
Tu nous dis pour commencer : je crois en l’avenir de la gauche… bon ! Je n’en ai pas douté. Mais tu avoueras que cela ne nous fait pas avancer. Nous sommes, paraît-il, nombreux en ce cas. Tu
ajoutes en gras « ma conviction ». Ce pronom personnel n’est-il pas précisément cet individualisme que tu pointes comme raison du caractère émollient de nos débats. Passons ! Tu as une conviction
et ça se fait rare. J’en conviens. Chapeau bas ! Tu penses que le fonctionnement du PS ne correspond plus aux défis d’une démocratie moderne. La faute en serait à la proportionnelle… Et le moyen
de le conjurer serait l’élection d’un chef doté de pouvoirs. Tu n’as pas dit les pleins pouvoirs car tu as des lettres. Tu ajoutes qu’il faut démocratiser notre démocratie en consultant les
militants. Tu avoueras que le rapprochement des deux propositions peut prêter à sourire. Puis tu ajoutes, « bâtir un parti populaire et moderne », voilà qui te promet une standing ovation. Même
si le souci est le « comment ».
Tu proposes enfin d’en finir avec les contributions. Je ne suis pas loin de te rejoindre. Mais avoue que si nous avons un chef pré existant au débat et si nous supprimons les moyens du débat. La
démocratie se dissout dans le centralisme.
On ne rétablit pas la cohésion en décrétant la démocratie trop dispersive. On ne rétablit pas la confiance en décrétant la vacance de la confrontation.
Ne pourrait-on pas, comme je l’ai proposé au Conseil National, débattre sur la dizaine de questions qui sont à l’ordre du jour pour les français ? Et puis rythmer notre congrès par 10 votes de
clarification. C’est sûrement un peu trop rénovateur…
Tu évoques ensuite nos alliances. Evidemment mon esprit en est tout excité. Mais nous restons sur notre faim lorsque tu résumes ton propos d’un tonitruant « assumons notre destin » ? Et ce destin
quand le visite t-on ?
Ne crois tu pas que nous sommes devant une chance historique. Celle de refermer la controverse issue de 1920. Nous ne sommes plus la gauche non communiste. Nous sommes la gauche. Ne penses tu pas
qu’il est temps de faire correspondre notre réalité électorale et notre ambition politique ? Ne devons nous pas bâtir les conditions d’un parti de toute la gauche, préalable à toute alliance au
second tour des présidentielles ? N’aurions nous pas l’occasion, en cette date anniversaire de 1908, de célébrer le trait d’union entre le passé et l’avenir ?
Evidemment il est difficile de fédérer tous les acteurs de la gauche, toutes les sensibilités – et elles ne sont pas toutes dans des jeux de rôles, elles sont respectables – En disant venez avec
nous ! Mais de grâce ne vous exprimez pas ! Un parti tout entier subordonné à un présidentiable n’est pas le gage d’un élargissement mais la certitude d’un enfermement.
Ne crois tu pas que c’est un débat fracassant dont la gauche a besoin ? Ne penses tu pas qu’il nous faut une reconstruction par le bas… ? Celle des idées, de l’idéologie, de la politique, de la
stratégie, plutôt qu’un replâtrage par le haut, via le « vrai faux débat » des leaders ?
Le problème n’est pas simplement organisationnel, il est d’abord politique. N’y a-t-il pas une urgente nécessité de débattre des fins et des moyens de la politique socialiste à l’époque de la
mondialisation, du partage entre ce qui est de l’ordre de la solidarité et de l’individualisation dans le paquet social, de ce qui pourrait être un modèle de domestication écologique et social de
la mondialisation, de clarifier nos positions sur l’Europe, les institutions et que sais-je encore ? Notre problème n’est-il pas stratégique ? Peut-on pudiquement conjuguer tout à la fois
l’alliance avec le Modem et Lutte Ouvrière ?
Je crois que tu nous proposes un raccourci de forme, alors que nous avons besoin d’une confrontation sur le fond, respectueuse de tous et d’abord des idées.
Tu veux un PS entièrement reconfiguré pour un destin. Nous souhaitons un PS accouchant d’un dessein.
Il se trouvera là de bons esprits pour dire que cela n’est pas contradictoire. Si j’ai pris la plume au-delà du respect pour le débat d’idées, c’est que je crois la controverse déterminante
pour notre avenir. Et pour être tout à fait honnête, je redoute fort le chemin auquel tu nous convies « ici et maintenant ». Beaucoup d’autres sont prêts à l’emprunter dans un lâche soulagement
!
Amitiés socialistes,
Jean-Christophe Cambadélis
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